ven. Fév 6th, 2026

Cameroun  » Gestion des ordures » : Sanctionner sans éduquer est contre-productif

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Yvette Cécile Bih, écologiste| activiste climatique | Passionné par l’analyse de données

Alors que les autorités annoncent des sanctions contre les dépôts sauvages, l’environnementaliste camerounaise défend une approche prioritairement pédagogique. Dans cet entretien, elle explique pourquoi le tri doit commencer à la maison, comment les déchets organiques pourraient être valorisés en compost pour l’agriculture biologique, et plaide pour un changement de regard : le déchet doit être perçu comme une matière première, sous peine d’être submergé par une crise qui ne fait que s’amplifier.

Nous parlons ce soir de la récente décision du Ministère de l’Administration Territoriale (MINAT) de sanctionner le dépôt sauvage d’ordures. Vous avez réagi sur vos réseaux sociaux. Quel est votre sentiment sur cette approche répressive ?

Effectivement, j’ai publié un commentaire à ce sujet sur ma page Facebook suite au communiqué du MINAT. Mon approche est avant tout pédagogique. J’ai préféré rappeler comment nos parents et grands-parents géraient leurs déchets et donner des pistes concrètes pour un meilleur tri aujourd’hui : différencier les déchets organiques de ceux qui ne le sont pas, expliquer leur valorisation. Mon post s’inscrivait dans une démarche d’éducation environnementale.

Vous semblez donc sceptique quant à l’efficacité des sanctions ?

Je ne dis pas que je n’y crois pas, mais je suis effectivement sceptique. Il est vrai que parfois, dans des villes comme Yaoundé ou Douala, la population semble ne comprendre que la manière forte. Cependant, je suis une partisane de la « manière douce ». La raison fondamentale est que nous avons une population qui, pour une grande part, ne sait même pas comment trier ses déchets. Sanctionner quelqu’un pour une chose qu’il ne maîtrise pas, c’est contre-productif. Si c’était à moi de décider, je mettrais en place un projet en trois phases, en commençant impérativement par l’éducation environnementale.

Concrètement, comment devrait se dérouler cette éducation ?

Il faudrait une campagne de proximité, du porte-à-porte, pour expliquer le tri de base. Dans l’idéal, un tri complet nécessite quatre poubelles : une pour le plastique, une pour le verre, une pour le papier et une pour les biodéchets. Mais commençons par une base accessible : deux poubelles par ménage, une pour « ce qui pourrit » (organique) et une pour « ce qui ne pourrait pas ». Ensuite, chaque quartier doit avoir une zone de collecte dédiée aux déchets organiques. C’est là que la décentralisation doit jouer : chaque mairie devrait avoir un site de compostage. Des ingénieurs pourraient y transformer ces déchets en compost de qualité, directement utilisable par les agriculteurs. Nous venons justement de voter une loi sur l’agriculture biologique. Un agriculteur qui veut produire des tomates « bio » pourrait utiliser ce compost local. Cela créerait une boucle vertueuse, une vraie économie verte.

Vous parlez de changer le regard sur le déchet…

Absolument. Le problème de fond, c’est que la population ne perçoit pas le « déchet » comme une matière première. Elle ne le comprend pas. La preuve : après la pluie, combien de personnes sortent pour jeter leurs ordures dans les caniveaux ? Et face à cela, on annonce qu’on va verbaliser quelqu’un qui jette un papier par terre. Pour moi, nous avons un immense déficit d’éducation. Je ne suis même pas sûre que tout le monde, à tous les niveaux, comprenne l’urgence et la nature du problème. Yaoundé n’est plus la petite ville du département du Mfoundi ; sa population dépasse les 3 millions d’habitants. Si nous ne trouvons pas des moyens de transformer ces déchets, nous serons submergés. L’incinération n’est pas une solution durable, pas plus que la simple collecte. La seule issue, c’est la transformation.

Que répondez-vous à quelqu’un qui dit : « On me dit de ne pas jeter, mais je fais quoi de mon déchet ? »

C’est toute la question ! Si tu dis à quelqu’un de ne pas jeter sa bouteille en plastique, que doit-il en faire ? Il faut lui montrer la valeur de cet objet. J’ai vécu cela en Allemagne : tu rapportes ta bouteille au supermarché dans une machine dédiée, et elle te rend une pièce. Il faut que nous commencions à voir les choses ainsi. Dans certains pays, si tu sors ton bac de tri et qu’on y trouve du verre mélangé au plastique, tu reçois une amende. Ce système rend conscient que ce n’est pas un « déchet », mais une ressource. Il faut que ce message passe du plus haut niveau jusqu’au citoyen. Un père de famille qui achète des arachides dans la rue. Il faut lui dire, pourquoi ce papier est une ressource. On lui dit juste « ne jette pas ». Ce n’est pas suffisant.

Vous évoquez aussi un problème d’infrastructure…

Oui. Prenons un exemple : sur l’axe qui va de « Générale voyage » au marché Etoug-Ebé, il y a toujours eu un bac à ordures. J’ai grandi dans ce secteur. Aujourd’hui, cette route est dégradée à cause des ordures. Cette méthode de collecte centralisée est devenue obsolète face à l’ampleur du problème. Il faut que les gens intègrent que la peau de banane qu’ils jettent, c’est de l’argent, c’est du compost. C’est cela qui nous sauvera. Les déchets sont un fléau qui va empirer avec la croissance démographique. Si dans dix ans nous ne voyons pas les déchets comme une matière première, la situation sera catastrophique.

Quel rôle doivent jouer les pouvoirs publics selon vous ?

J’ai été déçu d’entendre à la radio que des mesures étaient prises en prévision d’une conférence en mars. Cela donne l’impression d’une action ponctuelle, pas d’une politique structurelle. Tout le monde sait que l’état de la ville est préoccupant, mais la solution ne réside pas dans la collecte payante. Si nous voyions les déchets comme une ressource, l’État ou les communes ne devraient pas payer une entreprise pour les enlever ; au contraire, elles pourraient tirer un revenu de leur transformation. Je parle bien des déchets ménagers. Prenons l’exemple du compost : avec la nouvelle loi sur l’agriculture biologique, les producteurs « bio » ont besoin d’intrants organiques, qui sont très chers. Si une mairie produit du compost de qualité à partir des déchets organiques collectés, elle le vend à ces agriculteurs. C’est gagnant-gagnant : on réduit la masse des déchets, on lutte contre les intrants chimiques, on rend les produits bio moins chers et on agit pour le climat.

En résumé, votre priorité absolue est la pédagogie et la valorisation ?

Le problème des déchets est complexe. Mais la première étape, pour les Camerounais et le gouvernement, est de comprendre que le déchet n’est pas une finalité, mais le début d’un nouveau cycle. À partir de là, on doit se concentrer sur « que fait-on de ces déchets ? » et non sur « qui va les collecter ? ». Avant, les déchets étaient envoyés à Nkolfoulou ou incinérés. Mais que fait-on des tonnes qui s’accumulent et qui vont tripler ? Même si les gens ne sont pas immédiatement enthousiastes, encourager le business de la transformation est une excellente chose. En tant qu’environnementaliste, je le vois ainsi : il faut encourager les entreprises qui, par exemple, transforment les bouteilles plastiques. C’est la seule voie pour sortir de cette impasse.

Où et combien de bouteilles en plastique ont été ramassées lors d’une campagne de nettoyage l’année dernière ? 

Lors d’une campagne de nettoyage dans l’un des méandres du fleuve Mfoundi, dans le quartier Biyem-Assi (arrondissement de Yaoundé 6), plus de 6 tonnes de bouteilles en plastique ont été ramassées.

Pourquoi est-il urgent de renforcer l’éducation environnementale selon le texte ? 

Il est urgent de renforcer l’éducation environnementale car les quantités de déchets qui circulent dans la ville de Yaoundé sont énormes, et une mauvaise gestion des déchets conduit à un paysage désolant de détritus partout.

Comment les grands-parents, comme la grand-mère de l’auteur, géraient-ils les déchets ? 

Ils savaient trier les déchets et même les recycler. Dans la cuisine de la grand-mère, un petit seau était réservé aux déchets plastiques, qui étaient ensuite jetés à un point de collecte. Les déchets organiques étaient soit envoyés à la ferme voisine, servaient à nourrir les animaux domestiques, ou étaient utilisés pour fabriquer des sous-produits comme la chaux locale « Niki » pour la soupe Achu.

Quelle mauvaise habitude a été prise en arrivant en ville, et quel en est le résultat ? 

En arrivant en ville, une génération a pris la mauvaise habitude de mélanger les déchets et de les jeter négligemment. Le résultat final est ce paysage désolant de détritus partout.

Quel appel est lancé aux habitants face à la gestion des déchets, et quelle statistique est rappelée pour appuyer cet appel ? 

L’appel est de devenir plus sensibilisés et responsables face aux déchets, sinon les déchets visibles aujourd’hui seront bien plus nombreux à l’avenir. Il est rappelé que la seule ville de Yaoundé compte plus de trois millions d’habitants, et qu’il faut agir à son propre niveau avant de crouler tous sous la saleté.

Propos recueillis par Paul EKWAN

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